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les Parents terribles, Jean Cocteau

À lire, à relire : Cocteau, les Parents terribles, 1938 !

Trois actes et une roulotte infernale.

L’histoire d’une demeure où règne le désordre : c’est la maison des portes qui claquent.

Voilà une drôle de famille où la mort, enfin, vient mettre un peu d’ordre. Drame d’une mère qui idolâtre son fils et en oublie son époux ? Oui. Clin d’oeil au mythe de Jocaste ? Oui. Des scènes qui rappellent la relation que Cocteau entretenait avec sa mère ? Oui !

Mais ce que je retiendrai avant tout est cette alliance du vaudeville et de la tragédie, cet équilibre parfait trouvé ici par Cocteau dans un texte qui me semble éminemment poétique. L’art de mettre en scène des rêveurs qui entrent dans le drame dès qu’ils retombent dans la réalité. Les larmes croisent le rire. À bon entendeur…

« Léo : Ne fouille pas trop le cœur, Georges. Il est mauvais de fouiller trop le cœur. Il y a de tout dans le cœur. Ne fouille pas trop dans mon cœur, ni dans le tien. »

le Quatrième Mur

Antigone a encore son mot à dire.

Anouilh avait représenté son Antigone en 1944, sous l’Occupation allemande. Dans le Quatrième Mur, le dernier roman de Sorj Chalandon paru l’été dernier aux éditions Grasset, le narrateur, Georges, nourrit le fol espoir de voir les acteurs de la guerre du Liban devenir les acteurs de cette tragédie : une manière de « donner à des ennemis une chance de se parler ».

Antigone, « la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien », celle qui dit non en réalité, sera Palestinienne. Le fiancé d’Antigone, Hémon, celui qui ignorait « qu’il ne devrait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre », sera Druze. Quant à celui qui « joue au jeu difficile de conduire les hommes », le roi Créon, il fallait qu’il soit Maronite, tout comme les gardes devaient être Chiites.

Voilà l’histoire du mythe grec représenté au coeur de la guerre du Liban, à Beyrouth. L’utopie d’une trêve de deux heures.

À la lecture de ce roman saisissant, aux scènes parfois très violentes, on ne peut que repenser aux propos de Jean Anouilh : « C’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir ».

Mais je songe également aux témoignages de certains déportés, et notamment à Robert Antelme, expliquant combien il était difficile de revenir à une vie normale. Ce qui frappe en effet dans ce roman est bien l’incapacité du narrateur à quitter la guerre. Des pages terrifiantes où l’on constate que l’amour d’une petite fille de trois devient un fardeau face aux souvenirs des massacres du camp de Chatila.

À lire…

 

Albert Camus

« J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au coeur d’un bonheur royal. »

Le 4 janvier 1960, Albert Camus, prix Nobel de littérature, se tuait en voiture.
L’occasion de relire Noces. Plus qu’une oeuvre de jeunesse, cet essai doit être perçu comme un texte majeur. L’antagonisme des deux thèmes fondateurs de la pensée de Camus, ce midi et ce minuit, s’y expose déjà. Le soleil doit être partagé avec la misère : le prix à payer de la présence au monde est le tragique. La faille est déjà ouverte d’où va surgir l’absurde.
Juillet 1939, deux mois après la publication de Noces, Camus écrit dans Alger Républicain :  » Des hommes que la terre suffit à contenter doivent savoir payer leur joie et leur lucidité et, fuyant le bonheur illusoire des anges, accepter de n’aimer que ce qui doit mourir « .

les Hauts de hurle-vent

Tensions sur un même corde tendue à se rompre : certains rouges et certains noirs. La haine et la passion, au coeur d’une tragédie atemporelle. Mais aussi la force et la faiblesse, la préciosité et la sauvagerie, l’ignorance et le savoir, la richesse et la misère … autant d’antithèses que l’on pourrait filer à l’infini.

Des mises en scène sublimes de la cruauté de l’homme et de son indicible solitude. La misanthropie, le cynisme et le machiavélisme en forme d’héritage.

Deux grandes maisons qui s’affrontent : des jalousies et des calculs meurtriers. Un univers austère, âpre et rude – sorte de huit-clos duquel les personnages parviennent, parfois, à s’échapper… pour se perdre à nouveau dans les monts enneigés et hurlants de l’hiver.

Chef d’oeuvre de la littérature anglaise. La tragédie de personnages hantés. Ou l’art de hanter son lecteur.

Et pourtant c’est aussi l’histoire d’une alphabétisation par l’amour…  » En vérité, ce pays-ci est merveilleux  » ! (Incipit)

Marguerite Duras

« Écrire. Je ne peux pas.

Personne ne peut.
Il faut le dire, on ne peut pas.
Et on écrit.

C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire, c’est ça qui est atteint. C’est ça ou rien.
On peut parler d’une maladie de l’écrit.

Ce n’est pas simple ce que j’essaie de dire là, mais je crois qu’on peut s’y retrouver,
camarades de tous les pays.

Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas
pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

L’écriture c’est l’inconnu. Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Et en
toute lucidité.
C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire,
c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même,
d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible,douée de pensée, de colère, et
qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie.

Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on
n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.

Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait — on ne le sait qu’après —
avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus
courante aussi.

L’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme
rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »

Marguerite Duras, Écrire.

Gustave Flaubert

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. […] C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se plaçant au point de vue de l’Art pur, qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. »

À Louise Colet, 16 janvier 1852