Dom Juan, acte I, 1 : la scène d’exposition

LA TIRADE DE SGANARELLE : LECTURE ANALYTIQUE

Sujet : Portrait de Dom Juan

Idée principale : Pour Sganarelle, Dom Juan, libéré de toute convention sociale, règle morale, scrupule religieux, représente une sorte de monstre dans la nature et dans la société. 

 

Attention À L’EFET DE LA DOUBLE ÉNONCIATION :

Molière s’adresse au spectateur : effet de distance – réserve sur la « vérité » du portrait fait par un valet au langage excessif, approximatif… D’où : ébauche à compléter.

 

Situation : 1ère scène d’exposition de Dj de M, qui présente les actions antérieures à la pièce, notamment la mariage d’Elvire et DJ.

Sganarelle devise avec Gusman, écuyer d’Elvire, lancé à la poursuite de DJ, qui s’étonne et cherche à comprendre comment DJ pourrait abandonner sa maîtresse, lié qu’il est et par sa condition et par les saints nœuds du mariage. Sganarelle va alors essayer de faire entrer Gusman dans le secret de DJ.

PrésentationSganarelle dans cette tirade, « ébauche » comme il le dit, le portrait de DJ, et donne un premier aperçu subjectif de ce que vont être ses relations avec son maître.

Pour nous spectateurs, cette tirade clôt la première scène et nous avons déjà par la tirade de S, une première idée de DJ. Mais ce portrait du libertin ns renseigne autant sur le maître que sur le valet.

Composition : une tirade

  • Préambule- « entretenu »
  • Le scélérat- « croyances »
  • Le séducteur _ « au soir »
  • Conclusion – « pinceau »

Registre : Comique

 

AXES :

I / DJ vu par Sganarelle

II / Autoportrait de Sganarelle  :  un portrait en creux 

 

Conclusion Un portrait qui se révèle à l’insu de Sganarelle (mais non de Molière) assez proche de la vérité profonde du perso, une fois les exagérations ou approximations décodées..

 

I :  LE PORTRAIT DE DJ RÉVÉLÉ PAR SGANARELLE

1) Un être sans attache, en mouvement

– « pèlerin »= terme ironique et péjoratif : individu, drôle de type.

+ « méchant homme » et série de termes péjoratifs. Outre sa valeur négative, image du voyageur. DJ va effectivement nous apparaitre comme un être instable et toujours en mouvement. C’est en sorte la vivante antithèse de S, dont l’idéal est le calme et le repos, la fixité.

– Cette idée de mouvement sera reprise par l’indicateur « en divers lieux » : Pèlerin des cœurs : DJ vole de femme en femme.

– L’auréole de religion qui entoure le mot pèlerin est une ironie supplémentaire puisqu’aussitôt S. va nous présenter DJ comme impie.

2) Un être amoral (absence de sens moral) 

« facile pour lui » : qui ne pose pas de problème de conscience

« Tu sais… entretenu » : portrait de DJ qui se veut intemporel. Précision chrono lique qui permet à S de rendre sa description de DJ plus intemporelle. Ce n’est pas le DJ d’aujourd’hui qu’il va essayer d’expliquer à Gusman mais c’est le DJ qu’il a toujours connu et qu’une perfidie de plus ne changera pas.

– Là commence : Une éthopée polémique : DJ est définir tel UN MONSTRE (inhumain, animal)

> « le plus grand scélérat.. » = hyperbole : = Capable de tous les crimes. Certes, DJ a assassiné le commandeur, mais … terme renforcé par le superlatif qui s’étant dans l’espace et le temps. DJ serait donc un monstre.

– Sganarelle met ainsi l’accent sur le côté animal du personnage :

* « enragé » : possédé par la rage, ce qui est essentiellement bestial.

* « chien » : le défini sans ambiguité comme un être non seulement primitif mais méchant.

* « diable » : S passe du côté satanique du perso.

* « Turc » : désigne ici un être rude, sans pitié.

*« véritable bête brute » : formule d’insistance « véritable »

= S est lancé : il est maintenant sous l’empire des mots.

 

3) Un séducteur machiavélique : un « collectionneur à toutes mains » 

– « Tu me dis… chat » : S fournit enfin l’explication promise (après s’être emporté): DJ, pour satisfaire son désir, est prêt à toutes les ruses, à toutes les compromissions, à toutes les promesses. Machiavélisme donc, que SG renforce par l’image du chien et du chat. DJ ne connaît qu’une loi : le désir, qu’un but : le plaisir. Pour aller du désir au plaisir, il semblecapable de tout.

– Puis Sganarelle développe :

* « un mariage…belles » : explique l’idée précédente. Mariage = pas un but, mais un moyen parmi d’autre, un piège.

* « dame.. pour lui » : énumération : femme d’un noble/ femme mariée qu’on traite avec respect / damoiseille : femme ou fille de gentilhomme. Nouvelle énumération : S tente d’exprimer encore ce qu’il y a d’universel dans le comportement de DJ : tous les degrés de l’échelle sociale, que DJ monte ou descend. DJ n’a pas de préjugés, c’est un être libre+ idée reprise par « trop chaud, trop froid » : capable de passer d’un extrême à l’autre…

4) Un incroyant : un libertin

Va user encore d’images, de tournures imagées , toujours dans le même besoin de convaincre

  • PAIEN, Incroyant : Puis série de noms : « un hérétique.. » : portrait à charge, et derniers noms : accusations renforcée par les relatives. Définit DJ comme un incroyant.

* « Hérétique » : terme approximatif : il y a non seulement l’idée que DJ ne croit pas en la religion, mais aussi qu’il professerait des opinions contraires aux idées reçues . DJ s’opposerait donc = Libertin.

* « traite de billevesées tout ce que nous croyons » :  DJ ne voit qu’idées chimériques, occupations vaines.  Effectivement, DJ = Constante provocation, opposition à ce que l’ensemble de l’opinion croit. 

« ni croit au ciel, Enfer »

* « pourceau d’Epicure » : expression qui vient d’Horace d’après une fausse interprétation d’Epicure. S s’en sert pour montrer DJ plongé, vautré, dans les jouissances des sens.

* «  un vrai Sardanaple » : personnage ayant mené une vie voluptueuse. Sur son tombeau : «  passant, mange, bois, divertis-toi, tout le reste n’est rien ».= DJ est un homme puissant menant une vie luxueuse et dissolue.

* « qui ferme l’oreille.. » : discours et prêches ne l’atteignent pas : absence de sens moral.

= énumération, phrase longue, hyperbole : Sg profite de l’absence de son maître pour lâcher ce flot de paroles.

 

Transition :

DJ = un débauché, un animal. Pour DJ en effet le monde est une sorte de jungle . Il s’agit pour lui de prendre sans se faire prendre. Son intelligence, il ne l’exploite qu’à cette fin. C’est un libertin aux deux sens du terme.

Libéré de tte contrainte, de tte servitude, de tt code, DJ est action et mouvement. C’est un être en expansion : physique, amoureuse, morale : aucune attache.

L’ambivalence de sa personnalité est susceptible d’expliquer le mélange d’attirance-répulsion du spectateur.

La réaction de Gusman ne sa fait pas attendre : « Tu demeures surpris.. » . Quant à Sganarelle, il semble submergé par son sujet, indéfinissable. En réalité, parallèlement au portait de DJ, ce discours nous offre par transparence celui de Sg., personnalité complexe et ambiguë.

II. PORTRAIT EN CREUX DE SGANARELLE

intro : Un être apparemment bon et serviable… 

  • veut mettre en garde Gusman.
  • semble se lamenter sur le sorte d’Elvire.
  • serait aussi croyant, se référerait à des règles de morale et de conduite et réprouverait la conduite de DJ jusqu’à la haine.
  • Il représenterait donc l’homme moyen, honnête, et usant de son mieux du bon sens dont il dispose pour contrer son maître…. MAIS :

1) En réalité, registre comique

– D’une part, la superstition contamine sa croyance

« ni croit au ciel, Enfer, loup garou » : la pensée confuse de S mêle la croyance au loup garou à celle du Ciel et de l’Enfer, ce qui dévalorise aux yeux du spectateur sa propre croyance.

– D’autre part, comique qui se poursuit dans son langage:

* emploie des expressions toutes faites, des clichés : « courroux du ciel », « être au diable »…

* des expressions qui voudraient nous faire croire à sa culture :

– inter nos » : latin pédant

– « pourceau d’épicure »

Sardanaple »

= en réalité un vocabulaire emprunté

Son souci de l’effet à produire se marque encore par la recherche de formules :

* « le plus grand scélérat », « un grand seigneur méchant homme », « la crainte en moi fait l’office de zèle ».

=Comique de langage car mêle tous les tons : parler populaire (« rien de trop chaud.. »), boutade (« chien, chat ») et pédantisme.

Ici= art de Molière à traduire grâce au style la personnalité de Sg.

2) un personnage couard, poltron 

*« le voilà qui vient.. » : DJ à peine aperçu, Sg s’empresse de mettre les choses au point : que DJ ne les voit pas ensemble ! Soumission de Sg, lâcheté.

* « Écoute au moins …menti » : Renouvelle à G son désir de voir laisser cet entretien sur le plan de l’intimité. Crainte et soumission. Confidence avec franchise : le spectateur est invité à prendre au sérieux le portrait de DJ par S.

* « La crainte en moi … déteste » : Avoue sa peur. N’obéit pas par zèle mais par crainte des coups. « Réduit d’applaudir » : me force à approuver : en effet sera illustré souvent dans pièce : Sg commence à dire ce qu’il pense , voit son maître et s’empresse de corriger.

3) Un valet dépassé par son maître 

a)  D’abord, se montre sûr de lui : « Je n’ai pas grand peine à .. ». Par la reprise du pronom personel (moi) impose à son interlocuteur sa supériorité. Et la satisfaction du valet se prolonge : «  Et si tu connaissais le pèlerin ..» = Sg connait DJ, il a de l’expérience.

De même : « je ne crois pas… certitude encore » : Sg sûr de lui et qui prépare ses paroles futures. Prétérition : veut avoir le souci de l’objectivité, des nuances et laisse à G une chance d’espérer pour sa maitresse. Conscient de son avantage sur G.

b) Mais :

* Discours de S pas logique : progresse par association d’idées ; absence de liaison.

* Recours permanent aux énumérations.

* Entre les phrases, une question se crée qui en appelle une autre : d’où la verve (état psychologique de S).

* Syntaxe : S ne domine pas toujours sa pensée. Il se laisse porter par les mots et leurs suggestions, d’où un embarras syntaxique : ainsi la grande phrase où il mêle synonymes et relatives.

Se lance dans d’amples phrases quand il veut définir son objet. Sa phrase finalement n’atteint pas le but recherché. Au lieu d’une vision totale, synthétique, il  se produit un morcellement, un  éparpillement de l’idée qui nuit donc à l’explication. On imagine Gusman s’impatientant..

 

Sganarelle semble évoluer d’un état d’âme à un autre :

  • d’abord, en répondant à G, il présente DJ sous son double aspect : le DJ païen et le DJ débauché : il laisse aller sa verve mais, dépassé par le personnage qu’il évoque, effrayé par lui, il réalise la supériorité qu’a son maître sur lui et du même coup abandonne celle qu’il avait sur G (« au soir »)!

Sga dépassé par son sujet : n’arrive pas à fixer DJ dans les phrases. Aveu : « ce n’est qu’une ébauche.. » : reconnaît qu’il n’a pu rendre compte de DJ cf première phrase. Confesse son impossibilité de cerner son maitre. Alors, pour compenser cette infériorité, il fait appel au ciel (citation), suprême recours, auquel par définition, DJ ne pourra pas échapper. Puis revient sur terre pour exprimer la répugnance pour son maître :

« Suffit… qq jour » : ton exaspéré . Sg se délivre d’un perso trop grand pour lui et le livre à la seule puissance supérieure : se rassure, se venge.  Effet d’annonce, préparation du dénouement.

4) Sentiment complexe : entre attirance et répulsion 

« Que tu vois en dj mon maitre » : = une apposition ; bien que se préparant à accuser DJ, Sg éprouve le besoin de préciser que c’est son maitre : se gonfle devant Gusman. On entrevoit déjà que Sg est fasciné par Dj, que ses sentiments ne seront pas nets mais complexes.

– « Qu’il ne voudrait mieux d’être au diable.. » : opposition avec l’image du ciel qui précède. Ici, il commence à évoquer l’amertume de ses relations avec DJ.

« et qu’il me faut voir tant d’horreurs… où » : Poursuit même idée. Se montre victime morale des horreurs de son maitre : mouvement d’éloignement. Conditionnel : sur le plan du possible, d’où amertume et le fond de résignation.

« Mais un gd seigneur méchant homme est une terrible chose » : retour à la réalité pste marquée par la conjonction « mais» et le présent de VG. Antithèse définissant de façon synthétique et générale la personalité de DJ. C’est l’émotion personnelle de Sg qui lui fait découvrir la formule peut-être la plus adéquate concernant DJ :

* gd seigneur : noblesse+ puissance

* méchant homme : cruauté

– maitre detesté suscitant la révolte et maitre craint (admiré ?) auquel il se dévoue : « il faut que je lui sois fidèle : malgré sa désapprobation, sg obligé d’obéir à DJ (n’existe que par lui). DJ est nécessaire à Sg qui n’existe que par lui, qui tire toute sa substance de son maitre. Il est et apparaitra à la fois comme son contraire et son reflet.

 

CONCLUSION

– Un portrait qui se révèle à l’insu de Sga assez proche de la vérité profonde du personnage, une fois les exagérations et approximations décodées. Mais ébauche à compléter.

Contraste dramatique entre les 2 protagonistes dès cette première scène : Mise en perspective de la pièce :

  • l’un n’existe qu’emprisonné par le service de ce qu’il déteste.
  • l’autre n’existe que libéré de toute contrainte, et s’abandonne à ce qu’il aime.

Dom Juan est donc non seulement comique ( grâce à S..) mais aussi dramatique et pathétique, à cause de la tension qui s’instaure dès cette scène d’exposition entre Sg et son maître et partant entre le spectateur lui-même et Dj.

Finalement, Sga devant DJ symbolise justement la perplexité des spectateurs : fascination mêlée à répulsion. Le valet essaye de convertir son maitre, de le réduire à son code, de le définir, d’en avoir « une idée claire et précise », donc rassurante. Or le personnage de DJ par essence ne peut être défini : impossible d’arrêter son expansion, on ne peut le raisonner. Dès lors, comment clore la pièce sinon en faisant intervenir un « deus ex machina », une puissance métaphysique, à laquelle par nature DJ ne peut échapper.